vendredi 13 mars 2015

8 femmes d'exception pour la Journée de la Femme by Activilong #4

Sociologue, chercheure et enseignante martiniquaise reconnue, Juliette Sméralda a conduit de nombreuses études sur le thème de l’interculturalité et notamment de la «sociologie de la dominance» qui traite des rapports dominants/dominés.     

Rencontre avec une passionnée du genre humain toujours en quête de découvertes sur les Hommes et leur rapport à eux-mêmes à travers leur Histoire et leurs interactions sociales.

Activilong : Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé votre orientation professionnelle ? Etait-ce une vocation ?    

Juliette Sméralda : Je suis passionnée par les problèmes identitaires et sociaux des sociétés antillaises en particulier,  parce qu’elles se posent, et posent au monde, des défis inédits, du fait de leur multiculturalité et des formes de domination intergroupe tout aussi inédites qu’elles révèlent au monde, et qui ne peuvent bien s’appréhender en dehors des paradigmes de l’altérité extrême, des contacts entre hors-groupes qui n’entretenaient, avant l’esclavage et la colonisation, aucun lien de proximité et de familiarité. 

Etudier la structuration progressive des liens très arbitraires qui vont se tisser entre ces hors-groupes, en faveur du groupe dominant protégé par tout un système (social, économique, politique, culturel), c’est appréhender concrètement les formes d’adaptation violentes parfois auxquelles le groupe dominé (les esclavagés africains) a dû se prêter, pour assurer sa survie. 

Les recherches sociologiques et anthropologiques portant sur ces phénomènes manquent cruellement, malgré les besoins exprimés par les populations de ces régions. 

Je tâche donc, avec les très faibles moyens dont je dispose, d’apporter des éclairages sur ces phénomènes identitaires, grâce aux outils méthodologiques que me fournissent les Sciences Humaines…


Vos ouvrages "Peau noire, cheveu crépu. L'histoire d'une aliénation" et "Du cheveu défrisé au cheveu crépu. De la dénaturation à la revendication" sont devenus 2 livres de référence pour de nombreuses femmes dans la compréhension et l'acceptation de leurs chevelures frisées, crépues... Comment, pourquoi avoir choisi le cheveu comme objet d'étude ? 

Le cheveu n’est pas en dehors du corps. Il en est même une composante déterminante, bien que, par sa position haute, on a tendance à l’en exclure. Il nous relie au cosmos ; fibre imputrescible, il est l’objet de très nombreuses mythologies, de croyances, de pratiques magico-religieuses… Sans compter qu’il est symbole de féminité et participe directement à la mise en valeur du corps ! 

Ma réflexion se menait sur le corps dans son ensemble, que j’ai très tôt perçu comme un territoire sur/dans lequel se déroulaient des luttes d’influence et de pouvoir parfois inavouables. 
On trouve d’ailleurs, dans les stratégies de domination coloniales beaucoup de références au corps comme objet à dompter, à réduire au silence, à exploiter, à modifier (voir les théories de l’hybridité et du métissage qui fleurissent au XVIIIe siècle, chez les théoriciens du racisme antinégriste)… Le corps – et son cheveu - sont donc éminemment politiques.


Puisque nous réalisons cette petite interview à l'occasion de la Journée de la Femme, pouvez-vous nous dire en quelques mots, comment vous définiriez la femme d'aujourd'hui ? (Objet, égal ou avenir de l'homme...)      

La femme n’a pas choisi d’être l’égale ou l’inégale de l’homme. Ces théories n’ont donc rien d’inné. Ce sont au contraire des inventions de sociétés hiérarchisées, qui ont défini, dans le procès de la socialisation de leurs membres, le statut, le rôle et la place respectifs de leurs catégories de genre (sexuées). 

Le statut inférieur de la femme et sa relégation consécutive dans la sphère privée (cheftaine de l’espace domestique), s’observent essentiellement dans les sociétés inégalitaires et patriarcalistes. Toutes les sociétés n’ont pas classifié leurs membres suivant le même principe, cependant: dans certaines d’entre elles, le poids des femmes dans la sphère publique est considérable. 

La femme d’aujourd’hui devrait s’inspirer d’une vision large de la place de la femme dans les sociétés modernes ; s’émanciper des constructions sociales qui les définissent en dehors d’elles-mêmes, travailler à déconstruire les schèmes d’une féminité carcan qu’elles devraient s’employer à déconstruire, parce qu’ils les confinent à la marge des centres de pouvoir. S’appliquer une définition de soi qui intègre l’idée de partenariat, afin de s’émanciper de la domination masculine (voir Bourdieu à ce sujet) c’est prendre conscience de l’immense responsabilité qui est la leur dans l’amélioration des sociétés modernes et dans la marche du monde...

Que ce soit dans votre vie de femme ou dans votre carrière professionnelle, y-a-t-il une femme qui suscite (ou a suscité) particulièrement votre admiration ? Pourquoi ?

Je ne me suis pas posée la question en ces termes-là, il est vrai, mais je crois bien que j’ai un regard particulier sur certaines femmes, qui m’ont particulièrement émue (peut-être inspirée, sans que je sache définir clairement en quoi). 

J’ai d’abord du respect pour toutes ces femmes qui s’impliquent d’une façon ou d’une autre dans la bonne marche de leur société ; pour celles qui affrontent l’adversité et le machisme ambiant avec cran, et qui sont donc les porte-flambeaux de l’émancipation des femmes.

Je suis absolument reconnaissante à toutes ces femmes africaines (Aminata Traore, Winnie Mandela…) et afrodescendantes (Angela Davis, La mulâtresse Solitude, les sœurs Nardal (Paulette ici en photo)… et tant d’autres, indiennes notamment) qui nous ont inscrites et nous inscrivent encore dans l’histoire des femmes du monde, malgré les résistances de ce monde à nous reconnaître dans notre entière humanité…


 Je me sens solidaire du combat des femmes de tous les continents en général, bien que je trouve que certaines solidarités intragroupes restent à cultiver dans les sociétés multiculturelles.


Je mesure au quotidien le poids de la pensée de femmes comme Hannah Arendt sur les questions du pouvoir et des totalitarismes, même si je suis parfois critique de certaines de ses analyses biaisées par des considérations qui m’apparaissent racistes dans leurs prolongements…

Dans le domaine musical, j’éprouve plus que de l’affection pour Whithney Houston, Mahalia Jackson, Aretha Franklin, mais ce sont là les noms qui me viennent immédiatement à l’esprit, il y en a tant d’autres !
 

En cette journée du 8 mars, quel message ou conseil souhaiteriez-vous adresser aux femmes du monde ?    

Je suis persuadée que les femmes comprennent de mieux en mieux les formes de domination qu’elles subissent. Elles travaillent donc à déplacer le curseur de mentalités qui n’évoluent sans doute pas aussi vite qu’elles le souhaiteraient. Mais ce curseur se déplace ! C’est ce que nous montre un regard rétroactif sur l’histoire… 

L’enjeu de l’émancipation des femmes aujourd’hui est donc de s’émanciper des constructions sociales et sexuées dominantes forgées par la société, pour se positionner dans leur environnement en tant qu’acteurs sociaux sur qui reposent l’équilibre et la réhumanisation du monde moderne. 


L’éducation, la formation, l’estime de soi, la volonté d’exister hors des stéréotypes et d’apporter au monde leur génie, le souci des autres, tels pourraient être les outils et les postures qui feraient de nous toutes une moitié véritablement utile à l’humanité…


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